Nous publions ci-dessous l'intégralité de l'interview que Hervé Mariton,le député UMP, a accordé 11 Avril à Marie-Lys Lubrano, le journaliste de la sit e d'Internet, JDD.fr. Hervé Mariton, qui connaît bien la Russie et est le président du groupe d'amitié France-Russie à l'Assemblée, a assisté, jeudi à Moscou, au procès de l'ex P-DG de Ioukos, Mikhail Khodorkovski. Arrêté en 2003, condamné en 2005 pour "fraude fiscale", Khodorkovski est rejugé pour les mêmes faits. Mais l'accusation est plus lourde, et il encourt 22 autres années de prison. Hervé Mariton livre au JDD.fr un récit "kafkaïen" de l'audience et dénonce la "bureaucratie" russe.
Comment se déroule le procès?
C'est surréaliste. Dès que je suis entré dans la salle d'audience j'ai été submergé par une impression de bureaucratie tranquille. Rien d'indécent, mais une oppression tranquille. Devant les avocats, il y avait des bouquets de fleurs. Derrière, se tenaient Mikhail Khodorkoski, cheveux très courts, l'air un peu empâté, et Platon Lebedev. A la fois présents et distants. Le procureur a péniblement ânonné la lecture de l'acte d'accusation -qui fait 14 tomes. A plusieurs reprises, on a dû lui souffler son texte, comme au théâtre. Et il alignait les milliards que Khodorkovski est accusé d'avoir volé: 4 milliards, 10 milliards... Pour faire plus sérieux, il précisait les sommes au rouble près. Mais lorsqu'il s'est mis à parler en kopecks (en centimes, dlr), on a atteint des sommets dans l'absurdité.
Complètement. Les avocats n'écoutaient pas, les prévenus attendaient que ça se passe. Parmi les rares personnes présentes, une vieille dame russe très digne. Elle se tournait sur son banc, brandissant comme une icône un livre sur la couverture duquel on voyait Khodorkovski en photo... A côté des prévenus, un policier des forces spéciales lisait son journal. Un autre somnolait, le menton posé sur son fusil. Et dans ce décor de théâtre, une ravissante greffière qui détonnait complètement. J'ai vraiment vu à l'oeuvre une bureaucratie à la fois décente, tranquille et implacable. C'était tragiquement banal. Chacun était là pour tenir son rôle. On ne mesurait pas l'importance des enjeux: des milliards de dollars et des années de prison.
Sur le fond, que pensez-vous de l'affaire Ioukos?
Je ne sais pas si Khodorkovski est un saint ou un diable. Ce que je sais en revanche, c'est qu'on ne lui a pas donné la possibilité de se défendre correctement (...) Il a déjà été condamné en 2005, à huit ans de prison. On parlait à l'époque de fraude fiscale. Aujourd'hui on le rejuge pour les mêmes faits, qualifiés cette fois de détournement, c'est étonnant... Comme si on voulait le maintenir en prison, parce qu'après le premier procès il était libérable rapidement (...) La mani8re dont il est traité est arbitraire et inhumaine. Je n'ai pas eu l'impression d'une démarche de justice, mais d'une oppression ordinaire. Je suis ahuri par les modalités de ce procès.
La diplomatie française "pusillanime"
Votre intervention ne risque-t-elle pas d'envenimer les relations franco-russes?
Les députés au courant de mon initiative la trouvent positive. Si je suis le seul à intervenir, c'est parce que nous avons une diplomatie trop timorée sur les Droits de l'homme. Des pays moins timides que nous là-dessus ne font pas pour autant de plus mauvaises affaires commerciales (...) D'autant que la Russie évolue. L'an dernier, après que j'ai rencontré la mère de Khodorkovski pour l'assurer de ma sympathie, le président Medvedev a dit que le dossier Ioukos était "l'affaire de la Justice". Mais j'ai vu cette justice et je lui réponds qu'il doit s'en inquiéter.
Avez-vous parlé de Khodorkovski à Dominique de Villepin, dont vous êtes proche et qui à l'époque de son arrestation était ministre des Affaires étrangères?
La prudence, voire la pusillanimité, de la diplomatie française ne m'a jamais échappé. Je demande d'ailleurs au président de la République de la faire évoluer: je veux que nous sachions reconnaître quand les choses avancent en Russie, mais que nous sachions aussi dénoncer ce que nous n'acceptons pas.
Leave a comment