
Dans l'édition de la Libération datée du 10 novembre Lorraine Millot s'interroge sur le sort de Svetlana Bakhmina, 39 ans, l'ancienne juriste de Ioukos, qui a été condamnée à 7 ans de prison pour vol et fraude fiscale. Sa condamnation est l’une des plus pathétiques de «l’affaire Ioukos» et elle est particulièrement révélatrice de l’acharnement du Kremlin contre l’équipe de l’ex-PDG, Mikhaïl Khodorkovski. Son cas est si tragique qu’il suscite un début de polémique en Russie, partisans et opposants de sa libération s’affrontant sur Internet.
Ses deux garçons, maintenant âgés de 11 et 7 ans, croient qu’elle est en «voyage d’affaires». Un voyage qui dure depuis bientôt quatre ans et ne lui permet que de téléphoner de temps en temps. En quatre ans, Svetlana Bakhmina n’a pu voir qu’une seule fois ses enfants, lors d’une permission de dix jours, qui lui a permis de tomber enceinte d’un petit troisième, lequel a maintenant toutes chances de naître en prison, sauf grâce de dernière minute…
Conte. L’histoire de la jeune et jolie juriste de Ioukos commençait pourtant comme un conte : fille de modestes ouvriers - son père était soudeur sur les chantiers, sa mère travaille aujourd’hui encore comme vendeuse dans une épicerie -, elle avait été la première de sa famille à réussir des études supérieures. Diplômée de droit de l’université de Moscou, elle est embauchée en 1995 par le groupe de Mikhaïl Khodorkovski, d’abord comme simple juriste, puis promue à des postes de responsabilités de plus en plus importants, jusqu’au poste de directrice adjointe du département juridique. A l’automne 2004, Mikhaïl Khodorkovski est arrêté, officiellement pour fraude fiscale, mais surtout car il avait osé défier Vladimir Poutine. Là, Svetlana Bakhmina commet sans doute l’erreur de sa vie : tandis que ses chefs s’enfuient à l’étranger, elle reste tranquillement en Russie, estimant que ses fonctions subalternes, et ses enfants à élever la mettraient à l’abri. En décembre 2004, elle est arrêtée, puis condamnée à six ans et demi de prison pour vol et fraude fiscale. Selon l’acte d’accusation, elle aurait contribué au détournement de plus de 18 milliards de roubles (500 millions d’euros) d’actifs de Tomskneft, une filiale de Ioukos. Elle aurait procédé à une expertise de Tomskneft minimisant de près de deux fois sa valeur. Après l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, elle aurait aussi participé à la braderie des actifs de Ioukos pour tenter de détourner un maximum de fonds avant que l’Etat russe ne s’en empare. A l’évidence, les poursuites contre cette jeune mère de famille visaient surtout ses patrons, son supérieur direct, Dmitri Gololobov, qui réussit à s’enfuir à Londres, et Leonid Nevzline, ancien actionnaire de Ioukos, réfugié en Israël. Les avocats de Svetlana Bakhmina évitent cette polémique. «De toute façon, le droit russe ne prévoit pas la rétention d’otages, ni la responsabilité collective pour les agissements d’une entreprise», souligne l’un d’eux. Svetlana Bakhmina n’en paie pas moins pour ses chefs, et pour que le Kremlin puisse aussi suggérer : «quels infâmes types que ces Nevzline et Gololobov, qui se sont enfuis à l’étranger, laissant une pauvre mère de famille croupir à leur place.»
Mobilisation. A un mois de l’accouchement prévu de son troisième enfant (début décembre), le sort de Svetlana Bakhmina a commencé tout de même à susciter quelque émotion en Russie. Une pétition sur Internet (Bakhmina.ru) supplie le président Dmitri Medvedev de lui octroyer sa grâce. En quelques semaines, elle a réuni plus de 82 000 signatures, mobilisation rarement atteinte en Russie. Plusieurs personnalités, comme l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev ou l’écrivain Viktor Erofeev s’y sont associés. De façon plus inhabituelle, une contre-pétition a pourtant été lancée sur Internet (Bakhmina.net), exhortant le président Medvedev à laisser Svetlana Bakhmina «purger sa peine jusqu’au bout». «Des centaines d’autres détenues» ont aussi des enfants dont le sort est bien pire encore, mais «personne ne s’en soucie», plaide ce texte. «La miséricorde ne doit pas s’appliquer qu’à quelques privilégiés», poursuit cette contre-pétition, qui se targue de 2 500 signatures. Le sort de l’ancienne juriste de Ioukos est donc entre les mains de Dmitri Medvedev, qui pourrait montrer sa différence et son humanité en graciant cette jeune mère de famille. Mais le sort des autres détenus de l’affaire Ioukos n’invite guère à l’optimisme : outre Mikhaïl Khodorkovksi, qui purge toujours une peine de huit ans de prison en Sibérie, deux autres anciens dirigeants de Ioukos sont gravement malades et n’en restent pas moins emprisonnés : Platon Lebedev et Vassili Aleksanian, atteint du sida et d’un cancer du foie.
«Abandonnés». Lors de son arrestation, persuadée qu’elle serait vite libérée, Svetlana Bakhmina avait décidé, avec son mari, de ne pas dire à ses enfants qu’elle était en prison. «Elle avait peur de les choquer, explique un ami de la famille. Ses enfants savaient qu’elle était une très bonne juriste, pas une criminelle. Mais aujourd’hui l’aîné se doute bien qu’on lui cache quelque chose. Il a dit un jour à sa nounou : "Maman nous a abandonnés."» Quatre ans plus tard, la prison n’a pas trop changé la brillante juriste de Ioukos, «sauf sur un point», confie son ami : «Maintenant, elle ne croit plus guère en l’efficacité du droit dans notre pays.»
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