Sarko le Russe

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Le grand reporter Vincent Jauvert analyse aujourd'hui dans Le Nouvel Observateur le fort changement apparent de l'attitude du président français Nicolas Sarkozy envers le Kremlin. Avant son élection, le candidat à la Présidence n'avait pas de mots assez durs envers Poutine et rêvait de faire plier Moscou. Une fois au pouvoir, l'approche sarkozyenne de la Russie semble changer radicalement. En effet, Nicolas Sarkozy apparaît désormais comme un partenaire très accommodant. Une Realpolitik au service des intérêts commerciaux de quelques grandes entreprises françaises?

L'hôte de l'Elysée cherche à établir des rapports personnels avec les chefs du Kremlin dont il a pourtant dit pis que pendre quelques semaines auparavant. «Tout de suite, dit un officiel russe, l'équipe de Sarkozy nous fait comprendre qu'elle veut maintenir la même coopération que sous Chirac.» C'est d'autant plus simple que le nouveau président n'a pas confié de postes clés aux partisans d'une attitude musclée envers la Russie, tel Pierre Lellouche, qui voit dans sa mise à l'écart le résultat d'une opération d'intox de Moscou. Au contraire. Les nouveaux responsables de la politique étrangère française connaissent de longue date leurs homologues russes et les apprécient. Quand Kouchner représentait l'ONU au Kosovo, Sergueï Lavrov, son alter ego à Moscou, était ambassadeur aux Nations unies. Les deux hommes se tutoient depuis des années. De même, Levitte, dont le père était russe, retrouve son ami Sergueï Prikhodko, le sherpa de Poutine (et désormais de Medvedev). Où ? A la place exacte où il l'avait quitté en 2000, quand lui-même était déjà à l'Elysée, conseiller diplomatique de... Chirac. «Diplomator» était aussi le collègue de Lavrov à l'ONU, au moment où la France et la Russie faisaient bloc contre l'Amérique et sa guerre en Irak. Tout cela crée des liens, des liens particulièrement forts. Ce n'est pas tout. Matignon est désormais dirigé par des partisans de rapports très étroits avec Moscou. Au premier rang desquels François Fillon, lui-même (en avril dernier, il sera le premier responsable occidental à justifier publiquement le refus des candidatures=2 0de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan par la nécessité de ménager Moscou) . Deux des plus proches conseillers du Premier ministre, Jean de Boishue et Igor Mitrofanoff, parlent admirablement la langue de Pouchkine et se rendent régulièrement, depuis longtemps, à Moscou. De Boishue y était déjà avec Pompidou...
Bref, tout est en place pour une relation franco-russe «intense», comme on dit au Quai-d'Orsay. D'ailleurs très vite après son arrivée aux Affaires étrangères, Kouchner fait savoir à Lavrov que la France veut être «l'interlocuteur privilégié de la Russie en Europe». L'annonce n'est pas publique mais elle est officielle. Elle revient à vouloir damer le pion à l'Allemagne. Rien de moins. Au sommet du G8, début juin 2007, en Allemagne justement, Sarkozy rencontre pour la première fois Poutine. L'homme l'impressionne. «Un vrai dur», dit-il. Même âge, même taille (ou presque), même démarche, même langage cru, ces deux-là semblent faits pour s'entendre. Nicolas essaie de charmer Vladimir. Entre deux séances de travail, il téléphone à Cécilia qui n'est pas de la fête. Il dit à Poutine : «J'ai parié avec elle que tu lui parlerais». Et il lui passe son portable. Si bien que la femme du président de la République échange quelques mots en anglais avec le maître du Kremlin, tout sourire. Politesse pour politesse, Poutine appelle quelques jours plus tard Sarkozy afin de lui annoncer une bonne nouvelle : parmi les grands groupes internationaux en compétition, il a choisi Total pour exploiter avec Gazprom le gigantesque champ gazier de Chtockman, en Sibérie. Un beau cadeau pour sceller leur amitié naissante.
Quelques mois plus tard, en octobre 2007, Poutine reçoit Sarkozy dans sa datcha. Les deux hommes font le tour des affaires en cours : le Liban, où le Russe accepte de pousser le Hezbollah et la Syrie à soutenir le candidat de la France à la présidence; le Tchad où il se dit prêt à envoyer des hélicoptères pour aider la force européenne. Après le dîner, le chef de l'Etat français briefe quelques journalistes à l'hôtel National, à deux pas de la place Rouge. Il est dithyrambique. «Vladimir est très intelligent, très au courant des affaires du monde. Et il n'est pas fermé.» Bref, il ne «correspond pas au portrait un peu binaire, un peu réduit, fait dans la presse.» En réalité, la rencontre ne s'est pas si bien passée que cela. Poutine refuse catégoriquement d'augmenter les pressions sur l'Iran. Il ne marche plus aux claques dans le dos, il s'est raidi. La méthode du KGB, dit-on à Sarkozy. Ce dernier est déçu, décontenancé. Mais il continue de poursuivre le chef du Kremlin de ses assiduités.
En décembre 2007, le parti de Poutine remporte haut la main20les élections législatives. Et pour cause : elles sont truquées. Angela Merkel et Gordon Brown mettent en doute leur caractère démocratique. Pas Sarkozy qui se débrouille pour être le premier chef d'Etat à féliciter le chef de Kremlin. La nouvelle fait des vagues. Le philosophe André Glucksmann appelle l'Elysée. Il aimerait que le président en sache plus sur la réalité du pouvoir «néo-soviétique» à Moscou. Il lui propose d'écouter un grand spécialiste de la chose. Sarkozy doit bien ça à Glucksmann qui l'a soutenu pendant la campagne. Début janvier 2008, le chef de l'Etat reçoit donc, en secret, un anti-Poutine virulent, Vladimir Boukovski, l'un des dissidents les plus célèbres de l'ex-URSS, qui a passé des années en hôpital psychiatrique.Pour la première fois, celui-ci raconte son audience à l'Elysée : «André Glucksmann voulait que j'explique à Sarkozy qui étaient vraiment les créatures au pouvoir au Kremlin, ces anciens du KGB que je connais malheureusement si bien. Pendant une heure, je lui ai dit qu'il était dangereux de faire copain-copain avec ces gens-là, qu'il n'y gagnerait rien si ce n'est un certain mépris, et qu'il risquait de se faire avoir. Il semblait d'accord.» Mais Boukovski ajoute, déçu : «La visite, très courtoise, n'a servi à rien. Sarkozy a continué ses relations ambiguës avec Poutine puis Medvedev.">blockquote>De fait au printemps 2008, il est le premier à féliciter - encore ! - le nouveau président russe, Medvedev, de sa très large (mais fort peu démocratique) élection. Puis il envoie Kouchner le jauger. Medvedev sera-t-il plus facile à manoeuvrer que Poutine ? Il est tout miel avec le ministre français. Remerciement pour le «non» de la France à la candidature de la Géorgie et de l'Ukraine dans l'Otan et... proposition d'une entente commerciale pour vendre ensemble du nucléaire civil à l'étranger ! Réponse de Kouchner, toujours la même : la France entend être l'interlocuteur privilégié de la Russie. Il promet de convaincre les autres Européens de signer un partenariat «stratégique» avec Moscou. «A mon retour, j'ai dit à Sarkozy que Medvedev n'était pas une marionnette, raconte le french doctor. Il est jeune, timide et très surveillé, mais aussi très intelligent et ambitieux. J'ai expliqué au président qu'il y avait une carte à jouer avec lui.» C'est dire si la crise géorgienne tombe mal. Elle risque de tout ficher par terre. A moins que... Sarkozy échafaude un plan : tirer profit du conflit en nouant avec le nouveau président russe, qui joue là sa carrière internationale, une relation unique. Le 2 septembre, au cours d'un déjeuner à l'Elysée, le président français décrit sa nouvelle stratégie à un groupe de spécialistes, réunis par l'incontournable André Glucksmann, notamment son fils Raphaël, la journaliste Laure Mandeville, la politologue Marie Mendras (1) et Hélène Carrère d'Encausse. «Il nous a dit qu'il pensait que Medvedev était réellement plus libéral que Poutine et qu'il fallait l'aider à renforcer sa position, dit l'une des personnes présentes à cette rencontre confidentielle. Il se voit jouer auprès de lui le même rôle que Thatcher avec Gorbatchev.» Vaste programme. Le président français déploie cette stratégie «thatchérienne» une semaine plus tard, le 9 septembre, dans une datcha moscovite. Là, les deux hommes négocient l'application du plan en six points sur la fin des hostilités en Géorgie. Les Russes bloquent sur une phrase clé. Sarkozy menace de partir. Il lance à Medvedev : «Dimitri, t'as 42 ans, t'es un jeune dirigeant et t'as une bonne image. C'est une chance incroyable. Ne la gâche pas.» Puis il menace : «Si tu refuses, je ne pourrai pas empêcher les Européens de prendre des sanctions contre toi. Tu veux vivre comme un proscrit ?» D'après Kouchner, c'est comme cela, à la tchatche, que Sarkozy aurait arraché la signature du président russe, apparemment plus apprenti autocrate effrayé que Gorbatchev en herbe.Thatcher ou pas, un pacte implicite est scellé. Depuis, Nicolas et Dimitri font assaut d'amabilités. D'abord, selon une source sûre, Sarkozy renonce à vendre à la Géorgie le matériel de guerre que Tbilissi voulait acheter avant le conflit, et en particulier, une corvette de surveillance maritime. Tandis qu'il accepte, concession symbolique forte, que le croiseur «Pierre le Grand», le plus grand navire de la flotte russe, fasse escale à Toulon. Et cela, quelques semaines seulement après l'invasion de la Géorgie ! Il faut dire que selon la lettre confidentielle «Russia Intelligence», Moscou pourrait bientôt acheter des bateaux de guerre français; et que le président d'Alstom, Patrick Kron, un proche de Sarkozy, vient de signer un accord faramineux avec le patron des chemins de fer russes, un intime de Poutine. Avec, à la clef, un marché potentiel de 85 milliards d'euros. Sornettes ?

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