
Nous publions ci-dessous l'intégralité de l'interview que Pavel Felgengauer, l'analyste moscovite des questions de défense, a accordé à Laure Mandeville, spécialiste de la Russie au Figaro. Pavel Felgengauer, qui avait annoncé dès le début juillet le scénario de l'entrée des chars russes en Géorgie, explique les motivations de la Russie derrière l'intervention militaire en Ossétie du Sud et en Abkhazie.
LE FIGARO. Dans un article en juillet, vous aviez annoncé que la Russie se préparait à entrer en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Disposiez-vous d'informations opérationnelles de l'état-major ?
Pavel FELGENGAUER. Non. J'ai fait ce diagnostic en observant les mouvements et opérations militaires russes dans la région depuis des mois, de même que les déclarations de nos responsables politiques et les provocations incessantes des Ossètes et des Abkhazes contre les Géorgiens. Il faut savoir que le 30 mai, les «troupes des chemins de fer» russes ont été officiellement déployées en Abkhazie. Contrairement aux armées occidentales, l'armée russe transporte ses chars sur des plates-formes de train. L'arrivée de ces troupes, pour réparer la ligne de chemin de fer, annonçait en réalité l'arrivée des forces russes. Les déclarations des officiels après la déclaration d'indépendance du Kosovo et la demande d'adhésion à l'Otan de Tbilissi ont aussi éveillé mon attention. Le général Balouïevski, ancien chef d'état-major des armées russes a affirmé que la Russie se réserverait le droit d'utiliser ses forces armées si les anciens satellites de l'URSS entraient dans l'Otan. Puis ont commencé les provocations des Ossètes, les pilonnages des villages géorgiens.
Saakachvili ne pouvait pas ne pas réagir. Saakachvili est tombé dans un piège ?
Il n'avait pas le choix. De toute façon les Russes seraient entrés tôt ou tard, exactement comme cela s'est passé en août en 1999 en Tchétchénie. À l'époque, les préparatifs de guerre étaient en cours depuis le mois d'avril. Saakachvili savait tout cela. Il a pensé qu'en menant une attaque rapide sur Tskhinvali et en allant bloquer le tunnel de Roki, il pourrait prévenir l'entrée des chars russes déjà massés de l'autre côté de la frontière. Les Géorgiens ont rapidement écrasé les Ossètes. Mais ils n'ont pas eu le temps d'aller jusqu'au tunnel. Les nôtres avaient commencé leur mouvement avant même l'entrée des Géorgiens dans la ville. Les deux armées se sont heurtées à Tskhinvali, pendant deux jours. L'armée russe a été prise de cours par la grande résistance des Géorgiens. Elle a fait entrer l'aviation dans le jeu pour en venir à bout. Les Géorgiens se sont retirés sur ordre de Saakachvili. Contrairement à ce qui est dit, ils ont pu sauver l'essentiel de leurs hommes et de leur matériel.
Quel est le but de l'armée russe, qui s'installe malgré le cessez-le-feu signé par Medvedev ?
Le but de l'invasion n'est pas atteint. Il s'agissait d'empêcher définitivement la Géorgie d'entrer dans l'Otan. Les autorités russes voulaient détruire l'armée géorgienne et le régime actuel, avec son président pour lequel Vladimir Poutine nourrit une haine aussi tenace que pour l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Ce que les Russes semblaient envisager, à en juger par les travaux des experts, c'est un État fédéral aux pouvoirs très limités, dont la sécurité serait assurée par l'armée russe. Le chef adjoint de l'état-major, le général Nogovitsyne dit ouvertement vouloir instaurer «des limitations sur l'armée géorgienne».
Excluez-vous une attaque des Russes sur Tbilissi ?
Non. Comme l'a admis Gleb Pavlovski, un proche du pouvoir, une grande empoignade est en cours au Kremlin entre ceux qui veulent «terminer le travail» et le groupe des bureaucrates milliardaires qui n'ont aucun intérêt à tout ça. La Bourse s'effondre, leur faisant perdre des millions. Ce groupe-là n'a pas envie de se quereller avec l'Occident, avec lequel son économie est étroitement imbriquée. L'Occident a donc de vrais leviers de pression. Il peut signifier au pouvoir russe qu'il va mettre en œuvre des sanctions financières. Mais s'il ne fait rien, juste de la rhétorique, la Russie sera tentée d'aller au bout. Toute l'élite politique est d'accord pour aller détruire le régime de Saakachvili et la Géorgie. Mais pas d'accord pour perdre de l'argent. Selon les informations des gens de Mémorial, qui ont été à Tskhinvali par le tunnel, des missiles Totchka Y se trouvent sur place. Ils pourraient viser la capitale si nécessaire. Tout dépendra de la fermeté de l'Ouest. La Russie teste. Elle ira aussi loin que le permettra l'Occident.