Mark Franchetti, Moscou
L’ancien oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski, qui purge actuellement une peine de huit ans d’emprisonnement pour escroquerie et fraude fiscale, a accusé l’un des collaborateurs les plus proches du Premier Ministre Vladimir Poutine d’avoir fomenté une machination pour le faire arrêter, et d’avoir soustrait des milliards à sa société pétrolière.
Khodorkovski a accusé Igor Sechin, ancien officier du KGB nommé vice Premier Ministre ce mois-ci, de piller sa compagnie pétrolière « par avidité ».
Personnage secret, Sechin, 48 ans, était auparavant secrétaire général et à la tête de Rosneft, la compagnie pétrolière d’Etat qui a pris le contrôle de la majeure partie du capital de Ioukos, le géant pétrolier de Khodorkovski.
Aujourd’hui, Khodorkovski attend son procès au motif de nouvelles accusations pour détournement et blanchiment d’argent, qui pourrait lui valoir une nouvelle condamnation de 27 années derrière les barreaux. Pour lui, les deux affaires ont été montées de toutes pièces par Sechin.
« Tout comme dans la première, la seconde affaire est l’œuvre d’Igor Sechin, » a déclaré le magnat dans une interview au Sunday Times depuis le centre de détention préventive de Chita au cœur de la Sibérie à quelque 6 500 km de Moscou.
« C’est lui qui a orchestré la première affaire contre moi par avidité et la seconde par lâcheté. Expliquer exactement comment il a réussi à convaincre son patron n’est pas chose aisée. Peut-être que Poutine a vraiment pensé que j’étais en train de comploter je ne sais quel coup politique, ce qui est ridicule, puisqu’à l’époque je soutenais publiquement deux parties d’opposition qui, au mieux, auraient pu obtenir 15 % des scrutins aux élections parlementaires. Il vaut mieux penser qu’ils n’avaient besoin d’aucune raison, simplement un alibi pour mettre la main sur Ioukos, la compagnie pétrolière la plus florissante de Russie ».
Le sort de Khodorkovski est considéré aujourd’hui comme une épreuve de vérité pour Dmitry Medvedev, le protégé de Poutine et nouveau Président de la Russie (selon la constitution, Poutine ne pouvait pas exercer plus de deux mandats consécutifs à ce poste). Ancien avocat, Medvedev qui est âgé de 42 ans et le plus jeune leader depuis le Tsar Nicolas II, a fait savoir que sa priorité était de mettre fin « au nihilisme légal » en Russie.
Nombreux sont ceux qui voient dans l’affaire Khodorkovski un symbole de la justice sélective et du système judiciaire douteux en vigueur en Russie – certains de ses ennemis allant même jusqu’à admettre que son procès a été une mascarade. La promesse de Medvedev de restaurer la loi a fait naître chez certains partisans de Khodorkovski l’espoir qu’il pourrait réhabiliter l’homme d’affaires emprisonné. Les milieux bien informés au Kremlin expliquent que c’est une décision que Medvedev ne prendra qu’avec l’assentiment de Poutine.
Khodorkovsky s’interdit tout commentaire sur une possible réhabilitation. Il a averti que Medvedev aurait besoin de temps pour agir de façon indépendante. « Pendant un temps Medvedev sera freiné par ses obligations personnelles envers Poutine. »
« L’issue de mon dossier dépend de la vitesse à laquelle la réforme du système judiciaire, que Medvedev dit vouloir mener à bien, sera effectuée. Dans n’importe quel tribunal indépendant, seul un parfait crétin avalerait le type d’accusations qui sont portées contre moi. Malheureusement, les réformes ne se font pas en un jour, mais certaines avancées de l’équipe de Medvedev font naître un optimisme prudent.” »
Khodorkovski, 44 ans, dont la fortune avant sa chute était estimée à plus de six milliards d’euros a été arrêté en octobre 2003 et condamné en juin 2005 à huit ans d’emprisonnement pour des délits que beaucoup estiment résulter de motivations politiques. Ioukos a été dépossédée de son capital, démantelée et vendue au terme de mises aux enchères douteuses, notamment à Rosneft après que Poutine eut nommé Sechin à la présidence de la société.
Khodorkovski a accompli une partie de sa peine au centre pénitentiaire de Krasnokamensk, sinistre ville de mines d’uranium près de la frontière chinoise où la température descend à -30° C. Il y a passé ses journées à repriser ses chemises et ses gants. Une nuit il a même été victime d’un compagnon de détention qui lui a tailladé le visage d’un coup de couteau.
Il a été transféré dans une maison d’arrêt de la capitale régionale l’année dernière à la suite de nouvelles accusations portées contre lui pour détournement de plus de 18 milliards d’euros
« Le plus dur et de loin c’est d’être séparé de ma famille – de mes vieux parents, de ma femme et de mes quatre enfants », dit-il. « Ils peuvent venir me voir mais les conditions étaient bien meilleures au centre pénitentiaire. Ici, ils doivent faire 6 500 km pour deux ou trois heures de visite ».
Au centre pénitentiaire, Khodorkovski était autorisé à recevoir des visites quatre fois par an trois jours d’affilée. Aujourd’hui il, ne sort de sa cellule – où il est sous surveillance vidéo 24 heures sur 24 – qu’une heure par jour. Dans l’éventualité d’une seconde condamnation, il sera transféré dans une prison encore plus dure réservée aux grands délinquants au nombre desquels des meurtriers et des violeurs.
La semaine dernière, un ex compagnon de détention, qui a partagé sa cellule avec Khodorkovski pendant un an, a révélé comment les gardiens de prison l’avaient forcé à signer une déclaration l’accusant de violer le règlement de l’établissement.
« J’ai dû prétendre que je l’avais vu marcher dans la cour sans avoir les mains derrière le dos comme l’exige le règlement, » a-t-il expliqué. « Ce n’était pas vrai mais on m’a fait comprendre que si je ne signais pas la déclaration, ils feraient en sorte que je ne sois pas libéré plus tôt. J’ai donc signé, mais je l’ai dit à Khodorkovski après. »
Khodorkovski aurait dû bénéficier d’une libération anticipée quelques jours plus tard seulement, mais il a perdu ce droit lorsque la déclaration de son compagnon a été versée à son dossier. Quand les avocats de Khodorkovski ont exigé de voir le film du délit incriminé, les autorités pénitentiaires ont prétendu que cela s’était produit dans le seul endroit de la cour non balayé par les caméras.
« On me rappelle constamment que je suis en prison jusqu’à nouvel ordre, » poursuit Khodorkovski, qui passe son temps à étudier les charges qui pèsent contre lui. « Dès qu’une condamnation est close, ils en ajoutent une autre et je peux dire adieu à une libération anticipée. Jour et nuit je suis soumis à une surveillance vidéo constante. Mes compagnons de cellule ont les nerfs qui lâchent habituellement au bout de six mois, mais jusqu’à maintenant je fais face. »
« Les années en prison, l’isolement, ce n’est pas facile mais c’est supportable. J’ai toujours aimé lire beaucoup, maintenant je lis encore plus. Etudier et réfléchir sont les grands privilèges de la prison. »
Informations complémentaires Anna Voutsen