Marie Jego, la correspondante à Moscou du journal “Le Monde” s'interroge, dans son article daté du 26 Avril, si il existe encore une censure d’Etat sur la production artistique en Russie et analyse le phénomène d’autocensure qui continue de marquer la vie culturelle russe. Elle estime que même si à Moscou, la question de la censure fait sourire, le problème est parfois réel.
"Impossible à l'heure actuelle de contrôler ce qui se fait en matière de théâtre, de littérature ou de peinture", affirme le metteur en scène de théâtre Ivan Popovski.
Andreï Erofeev, qui dirige le département d'art contemporain à la galerie Tretiakov à Moscou, en sait quelque chose. Pour avoir exposé en mars 2007 au Musée Sakharov des oeuvres censurées, il est poursuivi en justice par un groupe de patriotes orthodoxes et a été prié par sa hiérarchie de ne plus rien organiser. Son exposition, "Entrevoir l'interdit", a déclenché de fortes réactions de rejet.
Le plus étonnant est qu'aucune consigne de censure n'est venue du sommet de l'Etat. L'initiative est venue de quelques individus, "une forme d'autocensure", précise Andreï. Ce genre d'initiative, impensable il y a dix ans, est encouragé par le discours officiel. Dominé par les notions de "patriotisme" et de repli sur soi, celui-ci ne laisse aucune place à la tolérance ou à l'altérité.
Natalia Milovzorova, de la galerie Guelman à Moscou, se heurte aussi à la censure. Elle raconte comment les douanes s'opposent de plus en plus souvent à l'exportation de certaines oeuvres sous prétexte qu'elles portent atteinte au prestige de la Russie. Une série de photographies des Nez bleus, représentant des croix orthodoxes fabriquées avec des morceaux de pain noir et de saucisson, a été récemment bloquée par la douane. "Depuis, les photos sont envoyées par disquettes, c'est plus simple", résume Natalia Milovzorova.
Le cinéma est lui aussi concerné. Le dernier film du cinéaste polonais Andrzej Wajda, Katyn, qui relate le massacre de 4 420 officiers polonais par le NKVD (l'ancêtre du KGB) près de Smolensk en 1940, a ainsi été montré à Moscou deux fois seulement, lors de projections organisées "sur invitation".
Il est vrai que, pour des générations de Russes, les officiers polonais exécutés sur le territoire de l'URSS (22 000 en tout) l'ont été par l'armée d'Hitler. Cette version des faits a prévalu pendant toute la période soviétique. La responsabilité du NKVD n'a été révélée qu'en 1992, quand Boris Eltsine a remis à la Pologne les archives sur ces massacres. Au moment où la version officielle soviétique tend à refaire surface, il n'était pas question de montrer à un large public le film de Wajda, qui dit tout le contraire.