Malgré l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, l'homme le plus riche de Russie, le lycée qu'il a créé dans la région de Moscou continue de fonctionner, au risque d'être saisi par la justice. KOROLOVO (Russie), de notre envoyé spécial GUILLEMOLES Alain
C'est un étrange îlot, une république des enfants où règnent l'affection
et la douceur, à l'abri de hautes grilles. Ici, l'ordre semble immuable,
rythmé par la sonnerie qui annonce le début et la fin des cours. Autour,
on ne voit que la forêt et le ciel immense de Russie. On s'y sent à
l'abri des fureurs du monde. Et pourtant, les foudres du pouvoir russe
n'ont pas frappé loin, déjà, et pourraient vouloir à nouveau atteindre
le lycée Podmoskovski, créé en 1993 par le milliardaire russe Mikhaïl
Khodorkovski.L'ancien patron de Ioukos est aujourd'hui en prison à Tchita, dans
l'Extrême-Orient russe, après avoir été condamné pour fraude à grande
échelle et escroquerie lors d'un procès qui semblait, avant tout,
destiné à faire un exemple en frappant le plus indépendant des
oligarques (lire les repères ci-dessous). Il attend un nouveau procès
qui pourrait alourdir sa première condamnation à huit ans de prison.
L'empire Ioukos a été démantelé. Et la propriété sur laquelle s'élève le
lycée est susceptible d'être saisie par la justice, pour payer les
pénalités qui ont été infligées à la famille Khodorkovski.Mais, en dépit de cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête,
le lycée continue de fonctionner et la vie y poursuit son cours
ordinaire. À 60 km à l'ouest de Moscou, dans le parc de 90 hectares d'un
ancien palais aristocratique, enseignants et élèves travaillent sous la
bienveillante attention de Boris Khodorkovski, le père du milliardaire,
qui vit dans le domaine avec son épouse et qui continue de subventionner
entièrement l'établissement.Le lycée a ouvert en 1993 avec une vingtaine d'élèves qui, au départ,
étaient seulement hébergés sur place en internat mais allaient étudier à
l'école du village voisin. Aujourd'hui, il compte 170 enfants âgés de
9 à 17 ans qui étudient dans un corps de bâtiment et sont hébergés dans
sept petits chalets identiques édifiés autour.Ce sont des orphelins ou des jeunes issus de milieux modestes, venus de
toute la Russie. Vingt et un d'entre eux sont par exemple venus de
Beslan, en Ossétie, après la sanglante prise d'otages par des
extrémistes Tchétchènes dans leur école, en 2004, au cours de laquelle
plus de 186 enfants ont été tués. D'autres jeunes sont venus de
Tchétchénie. Ossètes et Tchétchènes se côtoient ainsi sans hostilité,
malgré l'histoire du Caucase qui oppose leurs peuples.« On essaie surtout d'éduquer les enfants pour qu'ils soient bons et on
tente de remplacer leur famille », explique Natalia Kobetskaïa,
directrice adjointe, qui fait faire le tour du bâtiment. Le lycée
bénéficie des meilleurs équipements : gymnase, piscine, salle
informatique. « Chaque enfant doit jouer d'un instrument de musique,
chanter, danser et visiter une section sportive, raconte Natalia. Ils
sont occupés du matin au soir. »L'ambiance présente un mélange de rigueur et de décontraction. Les
élèves portent tous l'uniforme : blazer bleu, cravate, jupe plissée pour
les filles. Ce qui ne les empêche pas de se montrer gentiment
chahuteurs, plaisantant librement avec le visiteur de passage.
L'approche pédagogique comme les moyens déployés donnent des résultats.
Au niveau régional, les élèves de l'établissement figurent régulièrement
aux premiers rangs des « olympiades », ces concours par matière dont
raffole le système scolaire russe. Et les premières promotions sorties
du lycée Podmoskovski montrent que les anciens élèves savent tenir leur
place dans les meilleures universités de Moscou.Dans le projet initial de développement, le lycée était prévu pour
accueillir jusqu'à 1 000 élèves. La croissance de l'établissement fut
stoppée lorsque les ennuis judiciaires ont commencé à s'accumuler autour
de la compagnie Ioukos, à partir de 2004. Mais en dépit des difficultés,
le personnel n'a pas baissé les bras. L'établissement conserve la même
ambiance chaleureuse et familiale. Soixante personnes en tout
travaillent ici pour surveiller, éduquer, entretenir les lieux.« Les enfants, il faut les aimer. On ne peut pas les traiter comme des
chats », dit Boris Khodorkovski. Lorsqu'il circule dans les couloirs,
les plus jeunes élèves viennent se jeter à son cou. « Ils me considèrent
comme leur grand-père, dit cet ancien ingénieur. J'ai travaillé
trente-cinq ans à l'usine Calibre avec ma femme. J'étais ingénieur en
chef jusqu'à ce que mon fils me sorte de là-bas. Il a pensé que
m'occuper d'enfants était un travail pour moi. » Il s'est fait à cette
tâche. Boris Khodorkovski vient régulièrement rendre visite aux enfants.
Il possède un appartement à Moscou, mais réside le plus clair de son
temps dans l'ancienne demeure aristocratique, à l'entrée du domaine, qui
a été parfaitement restaurée et qui est devenue la maison familiale des
Khodorkovski.L'établissement scolaire se trouve dans les profondeurs du parc, dans un
endroit parfaitement calme. Un jeune directeur, Evgueni Travin, assure
la gestion au quotidien de l'établissement. Dans le hall trône la devise
des lieux : « Devoir, honneur, patrie ». À côté, une vitrine est dédiée
à Ioukos et présente ses activités pétrolières. La bannière de Ioukos
flotte aussi devant le bâtiment du lycée, à côté de celle de la Russie.
L'entreprise Ioukos n'existe presque plus, mais ici on lui reste fidèle.
Le sort judiciaire de son ancien patron reste présent dans les esprits.Le lycée, quant à lui, possède ses rites particuliers. Parmi eux figure
l'élection d'un président, d'un parlement et la nomination d'un
gouvernement en accord avec la constitution rédigée par les élèves
eux-mêmes. L'élection a lieu traditionnellement en milieu d'année. « Et
elle est bien plus démocratique que celle qui se déroule en ce moment en
Russie », grogne Boris Khodorkovski.Dans son préambule, la constitution affirme : « Nous, enfants de la
Russie et de la CEI, confiants dans la renaissance de notre patrie, la
bonté et la justesse de notre terre, désireux de voir assurer sa
prospérité et sa sécurité, acceptons la constitution de la république
démocratique lycéenne. » Si l'on demande au directeur, Evgueni Travin,
si le lycée est à ses yeux le laboratoire d'une Russie idéale à venir,
il réfute cette ambition : « Nous essayons simplement d'éduquer de bons
citoyens pour notre pays », dit-il.Il sait bien, pourtant, que l'existence de cet établissement agace
l'administration, qui a tenté de rayer le nom de Ioukos de la surface de
la terre russe. La justice a placé le domaine sous séquestre. La terre
ne peut plus être vendue et aucun bâtiment ne peut être construit. Mais
les occupants ont encore l'autorisation de demeurer sur place. Pour
combien de temps ? « Qui peut dire quelque chose de l'avenir de notre
pays ? », soupire Boris Khodorkovski en forme de réponse. Mais il
avertit : « Pour nous expulser d'ici, il faudra utiliser la force. Car
on ne partira jamais de notre plein gré... »