Le concert de musique russe organisé le lundi 29 Octobre a notamment été l'occasion d'entendre André Glucksmann et Pierre Lellouche parler de l'état des libertés publiques en Russie.
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André Glucksmann
André Glucksmann
Je serais très bref car ce qui compte ici, c’est le témoignage direct de ceux qui ont subis l’oppression et qu’on entendra tout à l’heure.Je tenais à dire deux choses.
La première, c’est que ce qui se passe actuellement en Russie, ce sont des méthodes d’intimidation. Il n’y a pas de répression de masse, sauf en Tchétchénie où là c’est une intimidation où on prend un très petit peuple pour faire un exemple et dire aux autres, c'est-à-dire tout le peuple russe, voila ce qui se passe quand vous n’obéissez pas aux ordres du Kremlin. C’est un exemple absolument affreux, quand on pense que Picasso a peint Guernica et bien personne n’a peint Grozny parce que ce n’est pas « peignable » comme événement. La destruction de Grozny, 450 000 habitants, première ville détruite par une armée européenne depuis Varsovie en 1944.
Mais tout n’est pas à cette énorme échelle de cruauté. On agit aussi au cas par cas et alors on prend un homme d’affaires et on en fait un exemple, on prend une journaliste et on en fait un exemple, on prend un ancien du KGB et on le fait mourir sous les feux de la rampe dans des conditions absolument abominables à Londres. Là, vous avez des crimes qui sont particuliers, qui sont commis en pleine lumière. A quoi servent-ils ? A intimider systématiquement l’ensemble des gens qui pourraient parler, raisonner, dire la vérité en Russie. Alors les journalistes - pensez à Anna Politkovskaïa-, les anciens du KGB -vous avez vu Litvinenko-, et les capitalistes, les oligarques vous voyez MBK en Sibérie : si il compte en sortir, on va lui faire un autre procès, comme cela se sera bien clair qu’il doit rester en prison et c’est cette méthode d’intimidation qui est mise en oeuvre . Cette méthode est en un sens un succès car la Russie a vécu des choses abominables pendant plus de 70 ans et il y a des vieux réflexes de peur qui sont systématiquement réveillés par des attentats qualitatifs. Je pense par exemple a Trépachkine, l’ avocat qui s’occupait des 300 morts dans les immeubles de Moscou qui allait devenir le prétexte, l’alibi a la seconde guerre en Tchétchénie et Trepachkine, qui est un ancien du FSB, est en prison gravement atteint par la tuberculose. C’est ce type d’agression qualitative qui vise à faire taire la société civile russe.
Alors que devons nous faire face à cela ? Nous devons ne pas nous taire, ne pas oublier, et expliquer..
Je trouve très bien ce que l’on fait ce soir, je trouve très bien ce que fait la municipalité de Paris, ce serait encore mieux si il y avait une rue de Paris qui consacre Politkovskaïa,si possible dans le 16ème arrondissement près d’une certaine ambassade…(rires).
Je pense aussi qu’il faut se dire qu’il y a des êtres dans une solitude mondiale et je vais parler de Mikhaïl Khodorkovski.Il est un oligarque, il est donc riche et les hommes de plume et les hommes d’argent, ça ne va pas toujours ensemble, mais il est aussi beaucoup plus : il faut comprendre ce que disent Mémorial et les autres associations qui défendent les libertés individuelles en Russie, c’est un prisonnier de conscience comme on les appelle en Russie, c'est-à-dire un prisonnier politique. Je vais prendre l’exemple de Sakharov, le père de la bombe russeMikhaïl Khodorkovski est le père de la plus grande entreprise de pétrole russe et c’est le même problème. Il aurait pu soit plier, soit quitter la Russie et s’installer à Londres et il ne l’a pas fait. Pourquoi ? Pas parce qu’il est idiot : ce n’est absolument pas le cas, c’est un homme d’une grande intelligence. Pas parce qu’il ne le savait pas, tout le monde le savait en Russie.Alors pourquoi ? Il a trouvé que l’enjeu valait la peine qu’il risquait d’avoir. Il y a des gens qui pensent que la liberté est plus importante que la vie et si je le compare avec Sakharov, c’est parce que si Khodorkovski avait aujourd’hui gagné son procès, , il n’y aurait pas de chantage au pétrole, pas de coupure de robinet pour faire chanter les ukrainiens ou les Georgiens. Parce que, aujourd’hui, l’arme de dissuasion principale en Russie, c’est justement l’arme du gaz et du pétrole. Et c’est là que Khodorkovski a tenté de faire régner la transparence comme une règle générale de gestion dans une civilisation relativement démocratique. Donc il a combattu comme Sakharov le pouvoir dissuasif de la Russie. L’abandon dans lequel il est tenu prouve non pas notre sécheresse de cœur mais notre petitesse de cervelle : nous n’avons pas vu l’enjeu de la chose et dites vous bien que la liberté et les droits de l’homme, les possibilités pour l’opinion publique de s’exprimer dans des medias relativement libres, c’est absolument essentiel quand il s’agit de la Russie car la Russie est la deuxième puissance nucléaire, c’est le deuxième marchand d’armes au monde et elle est la puissance énergétique qui domine largement l’Europe actuellement.
Donc le combat pour les conscience en Russie n’est pas de l’idéalisme, c’est un combat pour la paix et un combat pour la sécurité de nos enfants parce que dites vous bien que aux frontières de l’Union européenne s’élève une sorte de pouvoir qui n’est plus contrôlé de l’intérieur et que personne n’essaye de contrôler de l’extérieur. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas uniquement des Russes, pas uniquement des Tchétchènes mais il s’agit de nos enfants. Merci.
Pierre Lellouche
Il n’est pas simple de parler après André Glucksmann. Je veux dire combien je suis heureux de voir dans cette salle des représentants de la nation de droite comme de gauche qui sont ici pour témoigner de notre attachement commun pour les libertés et des questions plus vastes qui touchent en effet à la sécurité de l’Europe. Peu avant l’été j’ai été l’objet d’attaques assez violentes par une presse contrôlée par le Kremlin où j’ai été traité ainsi qu’André Glucksmann d’anti-Russe. En fait je veux d’emblé vous dire que j’aime la Russie, j’aime sa culture, sa littérature, son peuple, un peuple extrêmement courageux et dur à la peine, qui a une histoire très compliquée. Simplement je fais partie de ceux qui pensent que Russie peut rimer avec démocratie. Et c’est ça qui est considéré comme antirusse aujourd’hui à Moscou. Au fil des années dans ma vie professionnelle en tant que responsable politique j’ai eu d’abord la malchance de voir un pays renfermé, puis j’ai vu le mur de Berlin tomber, j’ai vu un Kremlin où cohabitait pendant un moment Eltsine et Gorbatchev. Puis les années difficiles qui ont suivi 1998 et qui ont mené à la fin du régime Eltsine et à l’arrivée de cette équipe d’anciens membres du FSB et de Saint Petersbourg qui domine aujourd’hui la Russie. C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai vu au fil des années disparaître mes amis démocrates, aujourd’hui plus aucun député russe n’est un authentique démocrate. Ils sont soit communistes, soit ultra nationalistes soit membres du parti au pouvoir. Et la nouvelle loi électorale va rendre totalement impossible l’élection de gens qui sont des démocrates. J’ai vu au fil des années la presse être de plus en plus contrôlée. La mort exemplaire au sens propre du terme d’Anna Politkovskaïa, qu’André avait beaucoup soutenu ici en France en est l’exemple le plus frappant. J’ai vu la politique étrangère russe prendre des allures de retour vers le futur. Qu’il s’agisse de la dénonciation du traité de désarmement établi dans les années 90, des traités contre la prolifération des armes nucléaires, de l’annonce d’une super bombe conventionnelle. J’ai vu des forces dites de paix russe en Ossétie du Nord comme en Abkhazie sur le territoire géorgien où la Russie contrôle de véritables enclaves ; en Moldavie, comment le conflit du Haut-Karabakh est entretenu par le Kremlin pour diviser les pays du Caucase sud ; sans parler de la Tchétchénie. J’ai vu une politique étrangère au Proche Orient et sur les dossiers iraniens qu’on aurait pu espérer commune, car nous partageons avec la Russie les mêmes intérêts stratégiques s’agissant de la prolifération au Sud. J’ai vu le gaz être utilisé comme un moyen de pression sur le processus électoral en Ukraine puis aujourd’hui sur l’Europe de l’Ouest. J’ai vu les exportations géorgiennes soudainement arrêtées pour tuer l’économie géorgienne ou encore la traque des Géorgiens à Moscou. Toute sorte de choses, et André en a rappelé un certain nombre d’autres, qui franchement m’attriste et m’inquiète. Je ne dis pas par un réflexe de guerre froide mais tout simplement parce que j’avais rêvé d’une Russie qui retrouverait sa place dans la famille européenne. Ca n’est pas le cas pour un tas de raisons. Et depuis 1998 on a un pays qui se crispe, qui se referme et qui majoritairement se regroupe derrière le drapeau national, voir nationaliste, anti-européen anti-occidental, qui se rapproche d’une espèce de fierté qui rappelle quelque part l’Allemagne de Weimar nationaliste et un peu revenchiste qui a mal vécu la fin de l’empire. Tout cela n’augure rien de bon dans un monde où il y a aussi plein de dangers de sécurité au Sud et où nous avons besoin d’une Russie stable, d’une Russie démocratique. Elle pourrait l’être, c’est la raison de ma présence ici alors que je suis en plein milieu du vote du budget et que je dois vite y retourner. Je voulais simplement vous dire et là encore, André Glucksmann a totalement raison, que cette affaire n’est pas juste celle d’un homme d’affaire emprisonné ou celle d’une journaliste assassinée c’est l’affaire de tout un pays que j’espère devenir notre ami et qui pour l’instant prend la mauvaise direction. Donc face à cela, mon souhait c’est que nous ayons une politique claire et que nous disions les choses sans agressivité, sans être donneur de leçons mais nous devons avoir une politique étrangère où la morale retrouve sa place. On a vu lors du voyage récent du Président de la République que parler de morale est courageux. Je préfère ce voyage difficile aux accommodements d’un passé récent, voire aux choix d’un ancien chancelier d’Allemagne devenu l’employé d’une société qui fabrique du gaz. Donc je souhaite que l’Europe sans aucune agressivité, soit capable de dire au gouvernement russe que nous souhaitons autre chose que ce régime dur et difficile et qu’au contraire nous souhaitons le voir évoluer vers la démocratie et travailler en cohérence avec nous comme contributeur à la stabilité mondiale et non comme du temps de la guerre froide où tout ce qui nuisait à l’Occident était en quelque sorte quelque chose de positif pour la Russie. Je voulais simplement vous remercier d’être ici, car plus il y aura de Français mobilisés de droite comme de gauche sur cette affaire, plus il y aura consensus et plus nous avancerons. Merci.
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