L' Express fait paraître une interview de Garry Kasparov pour la publication de son nouveau livre,
La vie est une partie d'échecs
Entretien avec Garry Kasparov
par Alla Chevelkina, Sylvaine Pasquier
La passion, le charisme, l'énergie. Icône des échecs, champion du monde invaincu entre 1985 et 2000, Garry Kasparov, 44 ans, a toujours dans les yeux cette intensité qui consuma jadis son rival Anatoli Karpov jusqu'à l'épuisement. Retiré de la compétition en 2005, il s'est aussitôt engagé dans l'opposition à Vladimir Poutine. Son objectif? Démanteler ce régime qui «mélange Karl Marx et Adam Smith». Les primaires de l'Autre Russie, mouvement dont il est l'un des chefs de file, l'ont désigné comme candidat à la présidentielle de mars 2008. Ses atouts, il les doit à l'expérience acquise sur les 64 cases - qu'il nous fait partager dans son dernier ouvrage, La vie est une partie d'échecs (Lattès). En ce grand maître de la stratégie et de la tactique, Poutine a trouvé un redoutable opposant.
Vous êtes désormais candidat à la présidentielle de mars 2008 contre le régime. Est-ce le destin auquel vous vous étiez préparé?
Dans la situation actuelle en Russie, la tactique de la survie est notre seule stratégie. L'opposition doit avancer, coûte que coûte, pour ne pas céder du terrain. Chaque jour gagné est une petite victoire, qui nous permet d'élargir peu à peu notre audience, malgré le contrôle qu'exerce le pouvoir. Dès la formation de l'Autre Russie, j'ai insisté sur le fait que mon rôle le plus efficace serait celui de coordinateur entre les différentes composantes du mouvement. J'étais convaincu, je le suis toujours, que l'opposition devait construire une sorte de matrice de démocratie et en finir avec une pratique très ancrée en Russie - définir une politique à partir du centre, à Moscou, et l'imposer au reste du pays. Mais la seule perspective d'associer les citoyens aux décisions de notre coalition a déclenché une opposition au sein même de cette mouvance d'opposants. L'ex-Premier ministre Mikhaïl Kassianov, en particulier, affirmait que le choix d'un candidat unique pour la présidentielle devait être réglé en petit comité entre les dirigeants moscovites du mouvement. Pourquoi, dans ce cas, luttons-nous contre Poutine, lui ai-je demandé, si c'est pour reproduire ses méthodes? Le système qu'il a mis en place fonctionne selon des règles arbitraires, qu'il change à son gré et dont le résultat est connu d'avance. Notre mission est de montrer qu'il existe une alternative. Et que nous sommes capables d'organiser un scrutin démocratique en acceptant de ne pas savoir où cela nous mènera.
Pourquoi ces réticences chez certains de vos alliés?
L'un des traits psychologiques de nos élites, c'est la peur que leur inspirent les élections libres. Depuis décembre 2006, je proposais d'organiser des primaires au sein de l'Autre Russie, car c'était la seule façon de donner une légitimité à notre candidat. Malgré tout, nous y sommes parvenus. De Sakhaline à Kaliningrad, plus de 3 000 citoyens ont pris part à l'opération. Le nombre peut sembler dérisoire, mais toutes ces personnes ont des noms, des convictions. Et, pour la première fois depuis des années, un scrutin totalement transparent a été organisé dans ce pays.
Quel est le lien entre les composantes hétéroclites de l'Autre Russie?
Un accord de principe sur la nécessité de démonter le régime pour assurer le passage de la Russie à la démocratie. Ancien dissident et ex-président de la République tchèque, Vaclav Havel compare l'Autre Russie à la Charte 77, dont les signataires n'avaient, eux non plus, guère de points communs, sinon leurs revendications. Ceux qui me reprochent de m'être associé à des éléments radicaux ne voient pas combien les perceptions politiques ont changé en Russie au cours de la décennie écoulée. Désormais - grâce à Vladimir Poutine - des mouvements de gauche comme de droite, voire nationalistes, n'ont plus aucun doute sur le fait que la seule option fiable est la démocratie libérale.
Beaucoup n'associent-ils pas celle-ci à la prédation mafieuse de l'ère Eltsine?
Lorsque l'Union soviétique s'est effondrée, en 1991, la majorité de la population considérait la démocratie comme un moyen d'améliorer le niveau de vie. Personne ne savait comment cela fonctionnait, mais, comparé aux conditions d'existence en URSS, le développement des démocraties occidentales parlait de lui-même. Sous le communisme, on vivait mal. Il n'y avait donc qu'à imiter l'Ouest, recette imparable pour que les choses s'améliorent. Bien peu ont perçu que la véritable démocratie n'était jamais advenue sous Boris Eltsine, pas plus que l'économie de marché. La plupart des gens associent les réformes dites démocratiques et libérales à la terrible dégradation du niveau de vie qu'ils ont subie à cette époque. Quand la situation s'est améliorée, sous Vladimir Poutine, avec l'afflux de pétrodollars lié à la hausse des hydrocarbures sur le marché international, certains y ont vu le signe que la Russie se rapprochait de la démocratie! Autrement dit, la compréhension du concept chemine avec lenteur. Pourtant, on n'en est plus très loin. Car chacun peut constater qu'il y a énormément d'argent en circulation. Dans le même temps, nombre de citoyens voient leurs revenus dévorés par l'inflation, tandis que le gouffre s'accroît entre les riches et les pauvres. Ils attribuent cet état de fait à l'absence de contrôle sur les fonctionnaires qui sont complètement corrompus. Pour la première fois, chacun commence à ressentir la dépendance entre les libertés politiques et le niveau de vie - c'est-à-dire à comprendre que la transparence du pouvoir est le seul moyen de faire baisser la corruption.
Comment expliquez-vous le taux d'approbation dont bénéficie le chef de l'Etat?
Attribuer une valeur quelconque à des sondages effectués dans un Etat policier est une erreur. Dans l'Espagne de Franco, au Chili sous Pinochet, la population aurait à coup sûr réagi de la même façon si on lui avait demandé son avis sur les agissements du dictateur. Il faut aussi prendre en compte le traumatisme subi en 1991. Certes, il existait une forte réprobation à l'encontre du régime soviétique. Celui-ci a fait la preuve de son échec, l'URSS s'est effondrée, mais la vie ne s'est pas améliorée pour autant. Aujourd'hui, la même hantise persiste. Si nous nous soulevons et que le régime tombe, si le pays explose, la vie sera-t-elle meilleure? Le Kremlin a réussi à mettre en place une illusion de stabilité, de bien-être, de prospérité, une illusion de vie politique. Mais le quotidien des citoyens est très différent de cette réalité virtuelle. L'un des mythes les plus pernicieux relayés par les experts des milieux d'affaires est celui de la croissance des revenus de la population, qui auraient été multipliés par six sous ce régime. Autant calculer la température moyenne des patients dans un hôpital! Vladimir Poutine est surtout parvenu à multiplier par dix la cohorte des milliardaires russes en dollars. Mais on chercherait en vain dans la liste des nouveaux riches les noms du chef de l'Etat, du maire de Moscou et d'autres officiels. Pourtant, ils ne figureraient pas en bas de liste. D'après les statistiques, les fortunes accumulées par les 100 familles les plus riches du pays représenteraient deux fois les ressources annuelles du budget de l'Etat.
Vladimir Poutine lui-même?
S'interroger sur le fait qu'il soit ou non corrompu revient à demander si Staline savait pour la terreur, les exécutions, le goulag... Celui qui est à la tête de la pyramide est responsable de ce qui se passe de haut en bas. Et Poutine siège au sommet de la corruption. Croyez-vous qu'il reste d'une intégrité sans faille quand ses plus proches amis et associés, issus comme lui de Saint-Pétersbourg, contrôlent la plus grande partie de l'économie russe? L'Occident vit avec une liste d'oligarques désormais périmée. Un certain Guennadi Timchenko, patron d'une société de négoce pétrolier, Gunvor, basée à Genève, a beaucoup plus volé qu'un Berezovski. Il contrôle un tiers de l'exportation du pétrole russe. C'est un proche de Vladimir Poutine, comme les frères Kovaltchuk, qui possèdent la banque Rossia. Ces gens-là se sont enrichis avec une rapidité sans précédent.
Vladimir Poutine ne prétendait-il pas renforcer l'Etat en Russie?
Encore un mythe! Il est évident qu'il a, au contraire, détruit le système de gestion publique. Lequel fonctionne désormais non pas pour gérer le pays, mais pour en extraire le maximum de bénéfices. Les fonds les plus importants sont drainés vers les compagnies sous la coupe du Kremlin - Gazprom, Rosneft, Transneft ou, aujourd'hui, la société olympique de Sotchi [NDLR: la ville organisatrice des JO d'hiver de 2014]... L'argent réel est partagé entre ces groupes semi-publics, semi-privés, qui détiennent des privilèges accordés par l'Etat, mais sont exempts de toute responsabilité, si ce n'est à l'égard de leurs actionnaires - pour la plupart, des officiels dont l'identité n'est pas dévoilée. On nationalise les dépenses et l'on privatise les gains. C'est le principe de l'Etat Poutine: un mélange de Karl Marx et d'Adam Smith.
Des ingrédients aussi incompatibles peuvent-ils tenir très longtemps ensemble?
A mes yeux, le destin de ce régime est déjà scellé. Il peut durer encore deux ans, peut-être moins. La chute sera terrible: la Russie et le reste du monde en paieront le prix. Il y a des points communs avec la situation qui prévalait lors de l'effondrement de l'URSS, en 1991, mais aussi avec le contexte de 1916. Sauf qu'il est question non de révolution, mais de collapsus. De surcroît, malgré les capitaux en circulation et le cours des hydro- carbures, les problèmes du pays ne sont pas réglés. Le simple fait de réparer le réseau des conduites d'eau et de gaz ou les lignes d'électricité demanderait des centaines de milliards de dollars. L'affaire devient urgente, mais pratiquement rien n'est fait. Une crise bancaire se profile. Le mécontentement social s'accroît avec la hausse constante des prix. Le chef de l'Etat intervient - il nomme un nouveau chef de gouvernement - mais la flambée des prix persiste. Ces deux faits n'ont probablement aucun rapport entre eux, mais, pour beaucoup de gens, c'est une découverte. Alors le doute s'installe.
Quelle sera votre riposte si la Commission électorale centrale refuse d'enregistrer votre candidature à la présidentielle?
Pourquoi «si»? Les membres de cette commission ont été nommés pour que des trublions tels que moi ne puissent pas se présenter et recueillir des suffrages!
«La vie est une partie d'échecs», s'intitule votre dernier livre. Est-ce vrai de la politique?
C'est une simple métaphore qui me convient pour aider le lecteur à analyser ses propres actions et à trouver son algorithme personnel de prise de décisions. Je cherche des analogies avec les échecs quand je suis dans une situation critique. Mais dans tous les domaines, donc également dans le combat politique, le processus qui aboutit à la décision fonctionne à l'identique à partir des mêmes ingrédients.
Quelle est votre stratégie?
Créer une situation où l'adversaire cède à la nervosité. Dès lors, il commet des erreurs que vous exploitez pour le faire mat.