Un mot sur Anna par Grigory Pasko.

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Grigori Pasko est journaliste.

En Italie, une plaque commémorative a été inaugurée en l’honneur d’Anna. En Russie, pas de plaques et je doute qu’il y en ait une un jour tant que le pouvoir actuel sera en place : nous nous souvenons tous de l’agacement évident avec lequel Poutine parlait d’elle.

Mais pour nous, journalistes, il y a déjà un monument en l’honneur de notre collègue : il est gravé dans nos coeurs.

Cela fait un an aujourd’hui que je n’ai rien dit ni écrit au sujet d’Anna, pour une multitude de raisons. L’une d’entre elles est qu’elle et moi nous connaissions bien. Nous avions l’habitude de nous croiser lors de conférences à Moscou et à la « Novaya gazeta » où j’ai travaillé durant un an. Mais la plupart du temps, nous nous rencontrions loin des frontières russes, lors de divers salons du livre. Nous étions ensemble dans les salles d’attente des aéroports, nous étions sur les mêmes vols, etc. Une fois, à ma demande, elle m’a raconté comment dans une rue de Moscou des inconnus dans deux 4X4 massifs ont essayé de prendre sa petite Lada en étau. Ils ignoraient que ce n’était pas Anna qui était au volant, mais sa fille. Il n’était rien arrivé à Anna cette fois-là mais sa fille fut traumatisé par cet incident.

Puis il y eut des menaces près de chez elle, l’empoisonnement dans l’avion qu’elle prenait pour Beslan et pour finir…son assassinat.

Le 7 octobre ne sera plus jamais l’anniversaire de Poutine, ce sera le jour de la mort d’Anna. Sa mort marque aussi la fin de Poutine: la fin de ses relations avec les journalistes et les mass-media. La fin de la liberté d’expression et de la démocratie dans son ensemble.

J’ai eu le privilège d’entendre Anna parler à un public étranger à de nombreuses reprises. Et quel orateur elle faisait ! Je me souviens d’un salon du livre à Edimbourg où des centaines de personnes se tassaient dans une toute petite pièce pour l’écouter parler. Elle parlait de son nouveau livre sur la Russie et la Tchétchénie, sur la politique de Poutine et sur le personnage lui-même… Elle parlait courageusement, ouvertement, avec force et conviction. Elle était « bien armée » avec les faits. Je l’écoutais attentivement. Presque tout ce dont Anna parlait m’était familier mais je l’écoutais, captivé, comme tous les autres dans la pièce. Je lui disais ensuite : « Anya, comme tu as bien parlé ! » Elle me répondait en souriant : « Non, comme vous avez tous bien écouté ! ».

Cela ne faisait aucun doute qu’Anna n’aimait pas Poutine. Et quand Poutine parlait d’Anna, il était évident que le sentiment était réciproque. (En fait, j’ai l’impression que le Président de la Russie n’aime pas les femmes belles et intelligentes en général).

Je suis convaincu que le meurtre d’Anna ne sera pas élucidé tant que le pouvoir actuel sera en place, précisément parce que ce pouvoir n’y voit pas d’intérêt. Peut-être trouveront-ils les coupables - ceux qu’ils auront désignés comme les hommes de main - et iront même jusqu’à les arrêter. Cela pour l’Occident, pour qu’on arrête de harceler la Russie une bonne fois pour toutes à ce sujet. Pour le pouvoir proche de Poutine, le coupable principal qui est supposé avoir commandité le meurtre a déjà été désigné : Berezovsky, comme on pouvait s’y attendre. (On a l’impression que dans le lot d’accusations qui sont préparées contre cette personne, il est déjà écrit qu’il a aussi eu un rôle dans la crucifixion du Christ.)

J’ai remarqué que depuis le meurtre d’Anna, de nombreux journalistes semblent être plus prudents sur ce qu’ils écrivent. Je ne parle pas des journalistes pro-Etat des mass media qui servent le pouvoir : ceux-là étaient « plus bas que l’herbe et plus calmes que l’eau » avant aussi. Mais après l’assassinat d’Anna, il est devenu clair que désormais, il est inutile de jeter les journalistes en prison, ils peuvent être tout bonnement tués. Comme le disait le camarade Staline : « pas de personne, pas de problème ».

Notre défi est de tout faire pour garder vivant le souvenir d’Anna : dans nos mémoires, dans notre travail. Nous devons poursuivre ce qu’elle avait commencé et le faire avec la même honnêteté irréprochable dont elle faisait preuve pour tout ce qu’elle entreprenait.

Qu’on ne t’oublie jamais, Anna !

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