Selon Judith Armstrong, les Russes qui réclament un changement du système politique de leur pays le font à leurs risques et périls.
Cette semaine aurait pu constituer une date clé en Russie. Selon la loi russe, le 2 octobre aurait pu être le jour de la liberté retrouvée pour l’ancien oligarque Mikhail Khodorkovski, qui est en prison depuis que le gouvernement russe a porté des accusations de fraude contre lui en 2003. La loi russe autorise une liberté conditionnelle une fois que la moitié de la peine a été purgée mais Khodorkovski n’en bénéficiera pas car de nouvelles poursuites ont été engagées contre lui. Le lancement du nouveau procès devrait être suspendu jusqu’après les élections parlementaires de décembre et les élections présidentielles de mars, mais avec Vladimir Poutine qui vise le poste de Premier Ministre, il y a peu de chances que les choses changent.
Robert Amsterdam, avocat canadien spécialiste des Droits de l’Homme, qui était à Sydney durant l’APEC pour dénoncer l’utilisation potentielle de l’uranium australien par la Russie à des fins militaires, ainsi que les vente croissantes de ce minerai à des pays tels que l’Iran, demeure l’un des défenseurs de Khodorkovski, malgré son arrestation à Moscou et son expulsion sommaire hors du pays. Il demeure convaincu de l’innocence de son client, même si la réputation des oligarques, pour la plupart dispersés désormais, n’est peut-être pas totalement édifiante. Ils étaient considérés par le peuple russe comme des rapaces à la réussite trop évidente, ne servant que leurs propres intérêts et, du point de vue du gouvernement, ils étaient trop puissants et indépendants. Tony Jones, qui interviewait Robert Amsterdam pour « Lateline » en juin dernier, a utilisé deux fois l’expression « baron voleur » pour parler de l’ancien magnat du pétrole, comme si cela résumait tout.
Mais la carrière extraordinaire de Khodorkovski, le menant de ses origines modestes jusqu’aux fonctions de PDG de la deuxième compagnie pétrolière du monde, est fondée sur des facteurs que l’occident peut à peine imaginer : comprendre la psychologie de la formation morale et politique sous un régime totalitaire, relever les défis inhérents au développement, presque depuis sa genèse, essayer d’imposer l’autorité de la loi démocratique et une éthique embryonnaire en matière d’affaires et de profit dans une société de marché naissante. Au début des années 90, de nombreux jeunes russes astucieux pouvaient amasser de l’argent, des actifs et une puissance insoupçonnée grâce à leur sens aigu des affaires et leur capacité à servir la nouvelle élite politique. Ils n’enfreignaient aucune loi pour s’élever et crever le plafond soviétique pour la simple raison que les codes de conduite dans le milieu des affaires, sans parler de l’éthique, existaient à peine à l’époque.
Il était plus utile pour Khodorkovski d’étudier le système politique et de le travailler de l’intérieur. Il acquit sa première fortune en important des jeans, du Brandy et des ordinateurs, blanchissant soi-disant quelques uns de ses profits par la mafia russe. Non seulement Youri Andropov, ancien chef du KGB et président de l’époque, fermait les yeux sur les activités de son camarade, mais certains commentateurs affirment que le KGB offrait sa protection aux nouveaux businessmen privés qui ouvraient un marché, noir ou gris. En peu de temps, Khodorkovski et un groupe de ses semblables ouvrirent une des premières banques privées, la Menatep, dont l’une des opérations fut le transfert des compensations financières aux victimes de Tchernobyl. En 1997, Khodorkovski était le propriétaire de Ioukos, la deuxième plus grosse compagnie pétrolière de Russie, achetée au gouvernement 4 ans auparavant, lorsqu’elle accusait d’énormes pertes. Sous sa houlette, la valeur de Ioukos est montée de manière fulgurante à 6,8 milliards de dollars. Elle montera encore plus haut en 1999, l’année où Khodorkovski choisit consciemment de ne bafouer aucun principe éthique – concept totalement étranger si l’on travaille sous la loi russe. Sa décision a peut-être été motivée par la prise de conscience que les méthodes russes n’étaient pas acceptables à l’Ouest, mais cela n’exclut pas non plus une possibilité d’un amendement moral sincère.
Il commença à soutenir des initiatives touchant l’éducation, à encourager des groupes d’aide juridique, et à financer des think tanks non-partisans, ne cachant pas son désir de promouvoir une société civile et démocratique. Il exprima sa préférence pour une constitution qui garantirait plus de pouvoir au Parlement et moins au Président et un pluripartisme plutôt que le gouvernement centralisé de Poutine. Au début des années 2000, il finança des causes libérales qu’il défendait, y compris le Russian Booker Prize. En 2003, il fut soudainement arrêté et emprisonné. Quand il fut jugé deux ans plus tard, cela lui valut d’être condamné à six années de prison supplémentaires pour des accusations forgées de toutes pièces. En décembre dernier, et au début de cette année, d’autres accusations rendirent impossible une liberté conditionnelle.
Les nouvelles accusations furent décrites par le Washington Post comme « magnifiquement peu vraisemblables », mais elles servaient le gouvernement car les actifs de Ioukos, d’une valeur encore considérable, étaient ainsi gelés, ce qui permit à l’Etat russe de se les approprier. Il n’est pas surprenant que le Livre Blanc écrit par Bob Amsterdam et son associé soit intitulé « l’Abus d’autorité de l’Etat dans la fédération russe », et que ce dernier ait utilisé sa visite en Australie le mois dernier pour mettre en lumière la situation de son client, ainsi que les dangers de la vente d’uranium à un acheteur imprévisible.
Judith Armstrong, professeur associée, est membre du Contemporary Europe Research Centre, et ancienne directrice du département de russe de l’université de Melbourne. Elle donne ci-dessus son propre point de vue.
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