André Glucksmann, philosophe, s'exprime au sujet de Khodorkovski dans le journal Le Monde.
Sakharov-Khodorkovski, même combat, par André Glucksmann
Merci Elena Bonner-Sakharov ! Merci Anna Politkovskaïa ! Deux femmes remarquables m'ont ouvert les yeux : Mikhaïl Khodorkovski, ancien patron tout-puissant de Ioukos, principal trust pétrolier de Russie, n'est plus le businessman jalousé qui réussit trop bien, il est prisonnier
politique, enfermé depuis quatre ans au fin fond de la Sibérie, jugé et rejugé (jusqu'à ce que mort s'ensuive ?).
En France, par tradition, il n'y a pas grande affinité entre les hommes de plume et les hommes d'argent. Pourquoi prendre la défense d'un capitaine d'industrie que ses pairs ont tôt fait d'abandonner ?
Capitalistes de tous les pays unissez-vous ? Tu parles ! Après la dissolution de l'Union soviétique, la Banque mondiale et Bill Clinton, président des Etats-Unis, ont cautionné les privatisations russes qu'Eltsine encourageait au nom d'une liberté de marché enfin trouvée. En vérité, le casse du siècle permit à quelques malins de s'enrichir, non sur le dos de prolétaires exsangues par la grâce de la "dictature du prolétariat", mais aux dépens de dirigeants communistes trop avachis pour défendre leur gâteau.
Tentons de comprendre. La fable poutinienne aligne d'un côté les "oligarques", pourris, affairistes, de l'autre les chevaliers blancs du gouvernement qui combattent les fraudeurs. Ces bons apôtres se gardent bien de redistribuer au peuple des richesses qu'il n'a jamais possédées. Ni Robespierre ni Eliot Ness, Poutine n'a rien d'un Incorruptible qui nettoie les écuries d'Augias. Il géra les affaires juteuses et les transferts lucratifs de la mairie de Saint-Pétersbourg, puis de l'administration du Kremlin. Il semble s'être fabuleusement enrichi (en milliards d'euros, dit-on à Moscou). Il a couvert les prévarications de la famille Eltsine. En contrepartie, il fut choisi pour diriger la Russie.
Le Moscou des affaires ressemble à s'y méprendre au Chicago des années 1930, quand Al Capone et les siens sévissaient. Une Saint-Valentin au jour le jour : chantages, dessous-de-table, meurtres, emprisonnements arbitraires ; les différents clans des services secrets se disputent le butin sans civilité. En clair, les autorités russes ne souhaitent
pas supprimer les oligarques, mais sélectionnent les "bons" qui obéissent et suppriment les "mauvais" qui désobéissent. Ces derniers sont punis, leur magot saisi et redistribué aux copains de la Tchéka (FSB).
N'en déplaise à nos souverainistes et aux naïfs altermondialistes, ce tri sélectif ne livre pas de lutte antilibérale, égalitaire ni de bataille contre le capital. Seuls s'illusionnent ceux qui n'ont pas les yeux en face des trous. La Russie est aujourd'hui terre de corruption, où malgré, ou à cause, d'un sous-sol fabuleux, 50 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, bouches inutiles poussées à disparaître. La mortalité croît, le pouvoir n'en a cure. Mikhaïl Khodorkovski avait offert aux innombrables employés de Ioukos les meilleures conditions de travail de Russie. Mal lui en prit.
A trois titres, le grand patron gênait la verticale du pouvoir. Primo, il a remis en question la verticale médiatique du pouvoir. Des activités humanitaires, sa fondation Russie ouverte le rendaient populaire. Deuzio, Mikhaïl Khodorkovski a contrecarré la verticale politique du
pouvoir. Le parti du Kremlin, Notre Russie, ne souffre pas d'opposant puissants. L'oligarque mal pensant a soutenu les partis libéraux et démocratiques. Enfin, péché suprême, il a perturbé la verticale économique du pouvoir. La "restructuration" à la guise du Kremlin concentre autour de monopoles les secteurs payants de l'économie. Les grands exemples sont Gazprom, pour le gaz, et Rosneft (et peut-être bientôt Gazprom ?) pour le pétrole. La même concentration a lieu dans l'aéronautique, l'exploitation du nickel et des métaux rares. La reprise en main se fait au bénéfice de "la corporation Poutine", qui dirige seule le pays, politiquement, militairement et économiquement.
Autre enjeu, pas des moindres, la "grande" politique étrangère. En 2005, quand l'Ukraine Orange se libère de sa tutelle, la Russie lui adresse une menace claire et multiplie les prix du pétrole ou du gaz, puis, pour fêter le nouvel an, elle affiche sa toute-puissance et ferme les robinets. Il en va de même pour la Géorgie des Roses soumise à ses caprices continuels et à son embargo.
Quand la Pologne et les Etats baltes, membres de l'Union européenne, rechignent, la signature du projet Schröder-Poutine sur le gazoduc germano-russe de la Baltique est avancée : il contourne l'Ukraine rétive, la Pologne et les Etats baltes, punis pour leur indépendance. Les
pays d'Europe centrale, autrefois soumis au Pacte de Varsovie, dépendent à 90 % des livraisons énergétiques russes, il est facile de les faire trembler. L'ambition du Kremlin serait-elle d'installer une sorte de prêt-bail à l'envers ? Pendant la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis expédiaient leurs subsides en Russie. Aujourd'hui, l'objectif est d'envoyer du gaz vers la côte américaine à partir de Mourmansk. La Russie se donne les moyens de faire chanter l'Occident.
Cette "grande" politique de nuisance exigeait la dislocation de Ioukos. L'entreprise jouait en solo dans la cour des grands, et son patron n'était pas aux ordres. Obstacle en politique intérieure et mondiale, Ioukos fut démantelée. Capable de bloquer les autorités russes par le
jeu du marché, Khodorkovski objectait au rapt de l'ensemble des ressources pétrolières et gazières, il privait Poutine de son arme anti-occidentale numéro un.
Le sort de Mikhaïl Khodorkovski sert d'exemple négatif aux patrons récalcitrants, comme la Tchétchénie a valeur d'épouvantail pour le peuple russe. Grozny rasée est argument pédagogique destiné à tous les citoyens de la Fédération : "Voilà ce qu'il advient des peuples
épris de liberté !"
Le cachot pour Mikhaïl Khodorkovski est une leçon destinée aux élites : "Pliez !" Le meurtre d'Anna Politkovskaïa fut asséné en guise de conseil aux journalistes curieux. L'empoisonnement au polonium de Litvinenko dissuade les anciens du KGB en mal d'honnêteté. L'agonie dans une geôle de l'avocat Trépachkine vaut avertissement pour ses pairs... Les messages sont de la même eau.
Menacé, Mikhaïl Khodorkovski n'a pas fui, il choisit de se défendre en Russie. On sous-estime le personnage et l'importance qu'il peut prendre dans son pays. Pour comprendre, il faut se référer à Sakharov.
Je me souviens de la remarque d'Elena Bonner, sa veuve et mon amie, commentant une rencontre au Kremlin, où étaient conviés autour de Poutine les oligarques les plus puissants : "Quand apparut Khodorkovski, j'ai pensé celui-là est trop intelligent et trop décontracté, courageux et inconscient, il va payer."
Khodorkovski n'est certainement pas tout blanc. Sakharov ne l'était pas plus : il parraina la bombe H soviétique. Mais prenant conscience de l'oppression et de la servitude qui l'entouraient, il protégea les dissidents et s'opposa à la dictature rouge. Khodorkovski, patron parmi les patrons, fut rebuté par le retour de l'autocratie. Beaucoup de Russes m'ont dit, et Anna Politkovskaïa en particulier : il était riche, de ce fait le petit peuple s'en méfiait, mais en Russie "si tu vas au bagne et si tu ne plies pas, une purification s'opère aux yeux de
l'opinion". Dans sa solitude mondiale, la résistance de Mikhaïl Khodorkovski le consacre grande figure d'opposition aux côtés de Garry Kasparov et de Vladimir Boukovski.