
Eni CEO Paolo Scaroni (L) and Gazprom Vice-President Alexander Medvedev. Photo: Reuters
Forbes: Devil's Advocate
L’avocat du diable
Daniel Fisher, 23 juillet 2007
Où est l’énergie du monde ?
La mainmise de la Russie sur l’énergie
ENI, le géant italien du pétrole est réputé pour faire affaire avec n’importe qui. Aujourd’hui, alors que son avenir est entre les mains de la Russie, aurait-t-il finalement trouvé son égal ?
Pourquoi Paolo Scaroni se croit-il si malin ? Le chef de ENI Spa, 6e entreprise mondiale de négoce public de pétrole est dans la tradition de ceux qui jouent gros avec des partis de tous bords comme l’Iran ou l’Angola. Ces jours-ci, Scaroni conduit ENI vers le féroce marché russe de l’énergie et est convaincu d’en ressortir sans une égratignure.
Il y a beaucoup en jeu, dans ce pari. ENI est déjà le plus gros client de Gazprom, le producteur de gaz contrôlé par l’Etat qui nationalise la majeure partie de la production de pétrole et de gaz. ENI partage également le contrôle d’un des plus grands oléoducs transportant le gaz russe à l’Europe et a récemment annoncé le projet d’un oléoduc traversant la Mer Noire jusqu’en Bulgarie qui consoliderait la position de quasi-monopole de Gazprom sur le marché européen de l’énergie.
Scaroni & Co développent par ailleurs Kashagan, dans l’ancienne république soviétique du Kazakhstan, une réserve d’environ 13 millions de barils de pétrole, la découverte la plus importante depuis la Baie de Prudhoe en Alaska. L’oléoduc partant de Kashagan traverse la Russie qui exerce une influence sur ce projet qui vaut 29 milliards de dollars, tandis que ENI possède 19 % de l’ oléoduc.
ENI est une entreprise considérable : un bénéfice de 11,6 milliards de dollars l’an dernier sur un total de 108 milliards de chiffre d’affaire. Elle contrôle la société de distribution du gaz en Italie et ses oléoducs domestiques, elle représente 10% de l’électricité du pays. Toutefois, si elle veut subsister par ses propres moyens – et l’économie européenne continue de croître – il sera nécessaire d’exporter ses hydrocarbures vers l’Ouest. Cela est devenu difficile dans un climat géopolitique frileux, dans lequel le président russe Vladimir Poutine utilise l’énergie comme une arme stratégique. Il a l’habitude de rompre les contrats avec les entreprises étrangères.
Scaroni prétend gagner à un jeu auquel ont été humiliés des concurrents de taille tels que Shell et BP avec des « renégociations » unilatérales et une expropriation pure et simple de leurs réserves. « Nous sommes différents de tous les autres » déclarent Scaroni, 60 ans, qui a rejoint ENI il y a 2 ans, après avoir passé la majeure partie de sa carrière dans l’industrie du verre. « Nous avons construit une relation de confiance et de compréhension mutuelle avec la Russie comme nul autre auparavant ».
Une partie de cette confiance passe par les 6 milliards de dollars qu’ENI reverse à l’Est chaque année pour le gaz russe qui alimente 25% du marché italien. De plus, il y a la fameuse réputation d’ENI d’accepter de faire affaire avec n’importe qui.
Précédemment cette année, par exemple, ENI a accepté de payer 5,8 milliards de dollars pour un ensemble d’actifs de Ioukos, l’entreprise en faillite fondée par l’oligarque russe Mikhail Khodorkovsky, actuellement en prison. Apparemment, l’accord passé grâce à l’aide du Premier Ministre italien Romano Prodi, contiendrait une clause inhabituelle : durant les 2 prochaines années, Gazprom peut acheter la plupart des actifs d’ENI pour 4,8 milliards de dollars.
Qu’a racheté ENI au juste ? Robert Amsterdam, l’avocat de Khodorkovsky, a dénoncé la totalité de la transaction comme une fraude destinée à protéger Gazprom des poursuites judiciaires initiées par les investisseurs dont la plainte, d’une valeur de 33 milliards de dollars, est en attente à la Hague, accusant le gouvernement russe d’avoir saisi illégalement les actifs de Ioukos. « Ils la jouent malhonnête, ce qu’il faut faire si vous voulez réussir en Russie » a déclaré Robert Amsterdam. Toutefois, il reconnaît qu’ENI a eu raison de profiter de la situation. Même si Gazprom se sert de toutes ses options, le géant italien du pétrole aura acheté l’équivalent d’un milliard et demi de barils de pétrole pour moins de 50 cents le baril.
A son bureau de Rome, siège de l’ENI, Scaroni sourit poliment à toute cette histoire. La vente aux enchères s’est faite dans les règles, dit-il et il « espère » que Gazprom n’utilisera pas ses options. La raison : les russes ont besoin de l’expertise d’ENI pour développer des champs pétroliers complexes. Une telle logique n’a pas empêché ses concurrents de se faire avoir. Cependant, même si Gazprom rafle la plupart les actifs, Scaroni déclare que ENI a obtenu une « transaction phénoménale » dans un monde où les réserves sont difficiles à trouver. « Vous ne trouvez pas de pétrole en Suisse » dit-il.
Avec une réserve de pétrole équivalente à 6,4 milliards de barils, derrière Total en France avec 11,1 milliards de barils et ExxonMobil avec 13,6 milliards, ENI se bat pour rester dans le peloton de tête des compagnies pétrolières internationales. Alors qu’il possède des investissements aux Etats-Unis et en Mer du Nord, ses plus paris atouts sont clairement en terrain « non-Suisse », c’est à dire dans des pays connus pour la corruption (comme l’Angola ou le Congo) ou la tyrannie (tels que l’Iran ou le Vénézuéla).
ENI possède, par exemple, 10% des actions de Bonny, une usine de liquéfaction du gaz au Nigéria, où les troubles incluent les kidnappings et où le scandale des pots de vin faisant l’objet actuellement d’une enquête de la part de l’ US Securities & Exchange Commission.
ENI était la plus grande entreprise pétrolière en Libye, du temps où Muammar Qaddafi était un paria international, exploitant également l’énorme South Pars Field en Iran, où elle produit environ 700 milliards de pieds cube (1 pied cube = 0,02832 m3) de gaz par an pour le marché iranien. (Comme d’autres entreprises étrangères ayant des investissements en Iran, ENI est exempté des sanctions américaines tant qu’elle n’augmente pas son activité dans le pays).
Traiter avec des crapules est monnaie courante pour une entreprise pétrolière internationale. Pourtant, le rôle d’intermédiaire de l’ENI entre la Russie et l’Ouest est lourd de risques. En tant que négociant en gaz le plus important en Europe, vendant 3,2 trillions de pieds cube, soit 15% de la demande, ENI est un acteur crucial de l’économie du continent, il est prévu une augmentation de la consommation du gaz de 2,4% par an tandis que les champs régionaux de gaz s’amenuisent lentement. D’ici 2020, l’Europe pourrait avoir besoin de 11 trillions de pieds cube de gaz supplémentaires par an, plus du double des importations actuelles. Pour avoir une idée de grandeur, sachez qu’1 trillion de pied cube vaut peut-être 7 milliards de dollars lorsqu’il est livré à l’utilisateur final. Les USA brûlent 22 trillions de pieds cube par an.
La majeure partie du gaz de l’ENI provient de 2 lieux différents : la Russie et l’Algérie. Afin de marteler son message sur la vulnérabilité de l’Europe, Poutine a envoyé son ministre de l’énergie, Viktor Khristenko, en Algérie en janvier dernier pour discuter de liens commerciaux plus étroits avec Sonatrach, l’entreprise de gaz appartenant à l’Etat. Cela a soulevé des craintes en Europe et aux Etats-Unis, sur une tentative de la Russie de former une version « gaz » de l’OPEC afin d’extirper un tribu des consommateurs européens.